Après six rendez-vous en un mois, force est d’admettre que je parle plus souvent à mon dentiste qu’à mon conjoint. Pas que mon couple soit en péril, mais avec plus d’une centaine de dents sous ma responsabilité, il y en a toujours une à soigner! Heureusement, j’ai un excellent plan d’assurances dentaires et j’ai réussi, tant bien que mal, à accepter ma vie de famille en salle d’attente.
Je l’admets, il s’agit d’une sérénité somme toute relative, mais une sérénité malgré tout. En fait, si j’avais une plainte à formuler, elle concernerait plutôt les magazines féminins. Pas qu’ils soient tous passés date (quoiqu’ils le sont), mais une tendance lourde s’en dégage : ils nous donnent tous des trucs et conseils pour améliorer la soi disant conciliation travail famille.
Hé oh! C’est qu’on les connaît les trucs pour s’organiser! La preuve, on a réussi à caser ce 6ième rendez-vous chez le dentiste! Quelle mère ne sait pas encore qu’il faut tout préparer la veille, profiter des fins de semaine pour cuisiner et surtout, ne pas oublier de partir le crockpot au levé du jour? Me donner des conseils sur la conciliation travail famille équivaut à dire «achète-toi une fleur» à un suicidaire!
Mon expérience terrain de plus de 100 000 heures de « conciliation travail famille » avec quatre enfants me dit que lorsqu’on ne fait pas ce qu’il faut, c’est que nous ne sommes tout simplement plus capables. Voilà. Mais alors pourquoi persiste-t-on à nous donner toujours autant de conseils?
Tout simplement parce que l’équilibre travail famille est devenu TOC collectif. Si, si, un trouble obsessionnel compulsif, un TOC.
Je sais, il n’y a pas de bonne façon d’annoncer à un enfant que le Père-Noël n’existe pas, mais il faut un jour ou l’autre affronter la réalité. L’équilibre travail famille est un mensonge. Ça n’existe pas. Persistez à le nier et vous développerez vous aussi un TOC!
Pour vous en convaincre, prenons l’exemple d’une mère souffrant de ce trouble et tentons de la traiter avec une approche psychologique de type cognitivo-comportementale.
Chez notre patiente, toute situation imprévue déclenche une obsession --peur de ne pas réussir l’équilibre travail famille--, qui lui cause de l’anxiété. Pour réduire la tension intérieure engendrée par cette obsession, elle compulse dans les trucs et conseils, d’où les nombreux magazines féminins qui traînent dans sa salle de bain et la to do list sur son frigo.
Afin de ne plus compulser dans les trucs et conseils, nous lui avons demandé de tenir un journal de bord. Cette partie de la thérapie a pour but de lui faire prendre conscience de son obsession et de noter ses différentes interprétations.
Il est 6 h. La cafetière coule tranquillement et le souper mijote déjà. Comme prévu, notre patiente a préparé ses vêtements et ceux de ses enfants la veille. Elle a suivi attentivement son calendrier familial et compte arriver à l’avance pour sa rencontre de 9 h avec le patron. Elle a préparé les lunchs en début de semaine et embauché une aide ménagère. Les enfants déjeunent tranquillement. Elle est très fière d’elle et de son organisation. Il faut dire que son conjoint est un père très présent. Tout va pour le mieux.
Au moment de partir, elle cherche nerveusement une mitaine, celle avec des petits pois verts. L’heure avance, son plus petit commence à avoir chaud dans son gros manteau. Il se met à pleurer bruyamment. Pendant ce temps, le plus vieux la regarde avec de grands yeux. Il a fait pipi dans sa salopette d’hiver. La seule. Pendant qu’elle le change et qu’elle cherche une vieille salopette dans le coffre de cèdre du sous-sol, le plus jeune retourne jouer dans sa chambre. Il ne veut plus aller à la garderie et fait une grosse colère pour ne pas remettre ses bottes.
Elle sent qu’elle pétera bientôt les plombs, mais prend plutôt une grande respiration. Elle respire et respire. Quand bébé est enfin attaché dans son siège (elle note mentalement que le harnais est trop serré), elle constate l’horrible maille dans son bas culotte. Il est trop visible, elle devra passer à la pharmacie en chemin.
Il est maintenant 8h30. Dans le meilleur des cas, il lui reste trente minutes de route. Les enfants ne sont toujours pas à la garderie et la voiture manquera bientôt d’essence. Elle sera en retard. Très en retard. Elle décide donc de se ranger sur le côté de la route pour téléphoner à son patron. Celui-ci a modifié le message de sa boîte vocale --il est probablement en poste depuis une bonne demi-heure, lui. Pendant qu’elle lui explique qu’elle sera encore une fois retardée, son plus vieux lui hurle que son frère le regarde avec des yeux méchants! Elle raccroche. Cette fois, c’en est trop! Hystérique, elle crie aux enfants de se taire et fond en larmes.
C’est à ce moment qu’elle note LA pensée intrusive dans son journal de bord :
« Je ne réussirai JAMAIS à concilier le travail et la famille! JAMAIS!»
S’en suit alors une série d’interprétations catastrophiques :
- « Je vais devoir quitter mon emploi. »
- « Je suis une mauvaise mère. »
- « Je vais être virée! »
- « J’ai besoin de vacances ! »
- « Comment elles font les autres mères? »
- « Je vais faire un burn-out! »
- « J’ai raté mes enfants! »
- « Je suis une ratée! »
- « Ça y est, je suis folle! »
Si l’idée de réussir la conciliation travail famille n’existait pas, il n’y aurait pas cette escalade de pensées anxiogènes. On dirait simplement que la pauvre femme a eu une mauvaise journée. Parce que les mères expérimentées savent qu'un matin ou une semaine réussie n’est pas le résultat d’une bonne ou d’une mauvaise organisation. Pour preuve, quand les enfants collaborent, que l’humeur y est, que les appareils électriques fonctionnent et que personne n’est malade, tout roule. Même pas besoin de faire les lunchs la veille!
Mesdames, ayons l’honnêteté de dire aux nouvelles mamans que de 0 à 2 ans, les enfants en garderie sont toujours malades. Que nous aussi, nous nous sommes absentées du travail. Que nous avons eu de l’aide, si maman, belle-maman ou super-nounous étaient là! Arrêtons de faire les fraîches et avouons l’inavouable, le stress, les dépressions post-partum, le ras-le-bol du printemps. Soyons aussi assez franches pour dire qu’il n’y a pas de truc miracle, que tout ce chaos ne fait qu’un temps. Et surtout, disons-leur que l’équilibre travail famille n’existe pas. Que quand ça ne tourne pas rond, il est inutile de chercher le module de rangement parfait pour les tuques et mitaines dans le catalogue IKEA, de cuisiner un an à l’avance ou d’embaucher un coach en conciliation travail famille, que la désorganisation fait partie de la vie familiale et que l’humour est la meilleure façon de ne pas y laisser sa peau.
La société a besoin d’utopie réalisable, mais ce n’est pas avec une mijoteuse qu’on change le monde! L’équilibre travail famille est un projet de société. Il relève des gouvernements et des employeurs. En faire un projet de vie personnelle mène tout droit au bureau du psy!
10 commentaires:
J'adore ! Merci Danielle!
Hahaha! Je me sens à l'autre extrême du spectre : comment, en prenant le moins de temps possible, arriver à caser tout le monde et toutes les tâches à peu près convenablement?
Mon record à ce jour : une demie heure le matin pour prendre ma douche, faire les lunchs, habiller les enfants et les faire déjeuner (là dessus, y'a l'aide du papa, toutefois) et reconduire les deux plus vieux à l'école.
Ça m'arrive de crier un peu à travers tout ça, mais, d'habitude, ça ne se passe pas trop mal, et je peux dormir jusqu'à 9h20 le matin!
Wow, un délice à lire !!! Va falloir ralentir un jour, parce que cette course folle et utopique ne s'arrêtera pas toute seule.
Tellement vrai! J'adore!
JOUISSIF ! Merci, merci, merci ! :)
Merci pour ce texte qui dit une vérité que tout le monde devrait s'avouer. Et en tant que Papa, je peux vous assurer que ces angoisses-là ne sont pas exclusivement maternelles.
Je me demandais pourquoi je ne m'étais jamais sentie submergée comme ça. Et puis j'ai réalisé que 1) j'avais qu'un enfant, de 1 ans. 2) ma soeur/ma mère/la nounou a gardé mon fils à domicile depuis sa naissance quand j'étais ailleurs...
Mais je suis d'accord. La conciliation c'est un mensonge éhonté. J'ai fait la conciliation pendant un mois. Ben j'ai cru que j'allais tuer mon cerveau. Je dirais même pire : le travail à dom j'ai fait quelques jours aussi... Un bébé ça ne vous laisse JAMAIS tranquille quand vous êtes dans le salon. Et ça joue pas tout seul aussi quand il a pas de frère et soeur. C'est un mensonge ça aussi.
@Elle et j'ajouterai qu'avec un frère ou une soeur, il faut faire l'arbitre et trancher lors des nombreux conflits! Mais on les aiiiiiiiiime tellement nos petits! ;0)
Merci pour ce beau partage. Je suis maman expatrié en Australie et à cause de certaines circonstances( manque de nou-nou, mami, belle-maman qui viennent parfois me porter un paté choinois le lundi lol + garderies à 100$ la journée) je retarde mon entrée sur le marché du travail post-bb ( bb a un an). Je rêve parfois d'être cette super maman travaillante,super ''busy'' avoir des réalisations ''profesionelles'', un endroit pour porter mes tailleurs, de la reconnaissance sociale...J'aimerais me dire plus souvent, j'ai manqué de temps! Quel monde à l'envers. Le gazon est toujours plus vert de l'autre côté! Je réaliserai probablement la chance que j'ai lorsque je recommencerai à travailler!
En fait je n'y ai jamais cru à la conciliation travail-famille des parents qui travaillent tous deux 40hres semaine... J'en ai vu essayer, mais ce que je vois, c'est de l'épuisement et du stress à longueur de journée !
Bref, je me suis promis que lorsque j'aurais des enfants, je ralentirais mon rythme professionnel pour éviter cette folie. Maman à la maison depuis 2 ans, je suis très heureuse de mon choix. J'ai l'intention de bientôt me partir à mon compte et travailler quelques heures semaines à la maison. Et de faire faire de petites journées en garderie à mon fils. J'essaie de trouver le meilleur des 2 mondes, quoi ! Évidemment, côté budget, c'est un défi. Mais côté qualité de vie, le jeu en vaux la chandelle !
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